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Le Court Central

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Gaudio-Coria, Finale de Roland 2004: le duel des écorchés-vifs

Gaudio-Coria, Finale de Roland 2004: le duel des écorchés-vifs

Quatrième épisode des Matchs du Dimanche. Aujourd'hui, nous parlerons de la finale de l'édition 2004 de Roland-Garros qui a opposé les deux Argentins Guillermo Coria et Gaston Gaudio. Une finale intense, imparfaite mais terriblement palpitante entre deux joueurs écorchés vifs et terriblement inconstants. Plongée dans l'an 1 avant Nadal, dans une ère où le palmarès de Roland-Garros pouvait apporter son lot de surprises.

Gaudio-Coria, Finale de Roland 2004: le duel des écorchés-vifs

Le tennis peut être cruel à certains moments. Si certaines victoires (voire certaines défaites) peuvent déclencher une carrière glorieuse, d'autres peuvent, au contraire, marquer le début de la fin. Ainsi, comme Kurt Cobain qui n'a pas réussi à faire face à la notoriété liée à la musique de son groupe Nirvana, certaines de ces victoires importantes se révèlent être trop lourdes à porter. Ainsi, telle la sélection natuelle de Darwin, ce genre de rendez-vous sépare ceux qui peuvent assumer la pression engendrée par les attentes liées à un titre majeur de ceux qui vivent une véritable gueule de bois après un évènement de telle ampleur. Malheureusement, Gaston Gaudio et Guillermo Coria ont rejoint cette seconde catégorie un bel après-midi de juin 2004. Malgré un match épique en finale du tournoi de Grand Chelem où tous les argentins rêveraient de briller, les deux hommes ont plus déchanté que savouré la postérité de cette finale aussi attachante que décousue.

 

Pour comprendre à quel point le tennis peut être impitoyable, remontons en 2004. A l'heure où la célèbre quinzaine parisienne démarre, un homme commence à dominer outrageusement le tennis mondial: un certain Roger Federer. A 22 ans, le Suisse a déjà remporté deux titres du Grand Chelem, dont le dernier Open d'Australie qui lui a permis d'occuper la première place mondial, et joue sur un nuage. Celui qui deviendra le plus grand joueur semble s'inscrire dans la lignée de Pete Sampras, alors que la plupart des joueurs qui lui ont précédé sur le trône du tennis mondial depuis 5 ans (environ) ont occupé cette lourde position très brièvement: que ce soit Juan-Carlos Ferrero, Gustavo Kuerten, Marat Safin, Andy Roddick, Carlos Moya, Marcelo Rios ou Pat Rafter. Même si la terre-battue n'est pas sa surface préférée et que son meilleur résultat à Paris restealors, un quart de finale en 2001, beaucoup d'observateurs voient le champion helvète comme un probable vainqueur de cette édition. Un seul homme peut, sans doute, le contester sur cette surface: l'argentin Guillermo Coria. Demi-finaliste de l'édition précédente, celui qui occupait alors la troisième place mondial vient de remporter Monte-Carlo et de disputer une finale à Hambourg face au Suisse. Véloce, ce jeune droitier s'inscrit dans la lignée de Guillermo Vilas, le plus grand joueur de l'Albiceleste de tous les temps: prise de balle tôt et lifts sont la marque de fabrique de cet homme qui attend, comme tous ses compatriotes, son heure de gloire parisienne.

Guillermo Coria

Guillermo Coria

Ce Roland-Garros 2004 se révèlera rapidement comme un cru fou et improbable. Il s'ouvre avec le très long marathon de 6 heures et 33 minutes qui a opposé Fabrice Santoro à Arnaud Clément. A l'époque, les deux français avaient établi le record du match de tennis le plus long, qui sera battu largement par Nicolas Mahut et John Isner six ans plus tard. Quelques jours plus tard, Roger Federer ne peut rien faire face au chant du cygne de l'ancien maître des lieux, Gustavo Kuerten. Après la défaite de son rival suisse et ses performances convaincantes jusqu'en finale (il n'a laissé qu'un set sur sa route), Coria se voit endosser le costume du grand favori à la victoire. Cependant, contre toute attente, il se retrouve face à Gaston Gaudio, modeste 44eme joueur mondial. Un joueur assez difficile à cerner, très irrégulier tout au long d'une rencontre et qui préfère perdre en jouant bien plutôt que de gagner en étant à 50% de son potentiel. Durant toute la quinzaine, ce joueur de 25 ans, alors méconnu du grand public, a montré aux spectateurs des différents courts de Roland-Garros ce qu'est la grinta argentine. Après avoir renversé son compatriote Canas (qui est connu, comme Coria, pour son affection pour les substances pas très autorisées) et le tchèque Jiri Novak, "El Gato" prend sa revanche sur Thomas Enqvist avant de passer des tarifs successifs à Igor Andreev (qui a fait tomber le tenant du titre Ferrero), Lleyton Hewitt et, surtout, a déjoué tous les pronostics en torpillant David Nalbandian en demi-finales. Il faut savoir que les relations entre les deux finalistes ne sont pas au beau fixe: en effet, à Hambourg l'année précédente, Coria avait feint une blessure contre Gaudio avant de remporter le match comme si tout allait pour le mieux. Et puis, dans un pays où le foot est presque une religion, les deux hommes supportent deux équipes rivales de Buenos Aires: Gaudio préfère les Boca Juniors tandis que son adversaire du jour ne jure que par River Plate. 

 

 

En ce 6 juin 2004, sous un ciel bleu et limpide (comme un hommage subliminal à l'Argentine), se déroule cet affrontement final qui va rentrer dans les annales. Aucune des 15000 âmes qui peuplent les tribunes du court Philippe-Chatrier ne s'attend à un match aussi explosif, aussi décousu que palpitant. Dès le départ, Gaudio semble inhibé par l'enjeu: le natif de Buenos Aires multiplie les fautes directes et laisse un boulevard à Coria. Pendant la première demi-heure, le n°3 mondial maintient la tête de son adversaire sous l'eau et s'empare du premier set sans laisser de jeu au Petit Poucet de la compétition. La mainmise du joueur d'1m75 continue dans la deuxième manche: si Gaudio accumule encore les fautes, Coria continue d'envoyer des coups droits liftés et couvre le terrain comme personne. En à peine une heure, "El Mago" mène deux sets à zéro, mais Gaudio lui a chipé son service en fin de set. 

Gaston Gaudio, avant la remontée fantastique

Gaston Gaudio, avant la remontée fantastique

Dos au mur, Gaston Gaudio n'a pas d'autre choix d'amorcer un réveil s'il ne veut pas voir sa folle épopée parisienne finir sur une mauvaise note. C'est ainsi que le début de la troisième manche voit enfin un bras de fer équilibré entre les deux hommes. Lors du cinquième jeu de ce troisième acte, Gaudio fait même la course en tête pour la première fois de la partie, après avoir pris l'engagement de son adversaire. Cependant, cette joie fut de très courte durée puisque le tombeur de David Nalbandian au tour précédent a perdu son avantage dès le jeu suivant. Cependant, pour encourager le modeste Gaudio, le public entonne pendant près de dix minutes une intense holà. Galvanisé par cette ambiance, et connu pour son caractère "loco", Gaudio va commencer tout doucement à faire déjouer son adversaire. Ce dernier, à 4-4, se procure deux balles de break (qui sont presque synonymes de balles de matchs) et voit la coupe des Mousquetaites se rapprocher. Cependant, sur une amortie de Gaudio, la tête de série numéro 3 ressent une crampe au niveau de la cuisse. Finalement, il laisse échapper ce jeu, avant de laisser Gaston la gaffe revenir à deux sets à un au jeu suivant. 

 

Les crampes de Coria intriguent: comment un joueur qui a eu un parcours serein et qui n'a joué que depuis une heure et demi peut-il être atteint aussi tôt de crampes? Physiquement, malgré son petit gabarit, Coria est reconnu pour son jeu de jambe et sa vivacité. De plus, on voit que le joueur s'hydrate et s'alimente normalement lors des changements de côtés. Au départ, on suspecte Coria de faire exprès pour casser la nouvelle dynamique de son adversaire. Après tout, il a fait le même coup l'an passé face à ce même Gaudio à Hambourg. Résultat? Victoire de Coria, avec un 6/1 éclatant pour finir le match. Cependant, le regard inquiet du Mago balaie cette hypothèse. En réalité, ces crampes semblent être liées au stress, comme l'a suggéré l'arbitre français Cédric Mourier, dans une interview au webzine We Love Tennis. Lors de cette fameuse rencontre, ce Roannais surplombait le court sur sa chaise d'arbitre et voit la détresse de Coria face à cette fameuse "peur de gagner", alors qu'il commence à voir le bout de la victoire. Au vue de la suite de la rencontre, on peut supposer qu'il a fait preuve d'une sacré clairvoyance

Coria, quand les choses commencent à se compliquer...

Coria, quand les choses commencent à se compliquer...

Complètement tétanisé et incapable de mouvoir ses jambes, le protégé de Franco Davin semble cuit et laisse Gaudio reprendre confiance et croire à nouveau en ses chances de titre. En une demi-heure, le challenger de la rencontre égalise à deux manches partout et s'offre un cinquième set, comme épilogue de cette quinzaine fructueuse. Le public, abasourdi par ce qu'il a vu lors de ces dernières 45 minutes, encourage Gaudio dans sa folle et plus si vaine remontée. Sous les yeux de l'icône du pays, Guillermo Villas, le dernier acte de cette rencontre réserve encore des surprises. A défaut d'avoir retrouvé son service, Coria peut de nouveau compter sur ses jambes, se bat sur chaque balle et frappe comme jamais face à un Gaudio qui résiste tant bien que mal. Plus tonique, le troisième joueur mondial mène 3-1, avant de voir El Gato revenir à 4-4! Sur l'onzième jeu, cependant, Coria parvient à prendre les devants sur le friable service de son adversaire et, plus que jamais, se retrouve proche de soulever la fameuse Coupe des Mousquetaires. Mais Gaudio, encore une fois, prouve que rien n'est joué d'avance au tennis. A 6-5, "Guille" s'offre deux balles de matchs sur son service. Cependant, le petit Argentin voit sa chance passer sur un revers qui se retrouve dans le couloir pour quelques centimètres et un coup droit qui dépasse de justesse la ligne de fond. Le petit poucet du tournoi attaque et voit une brêche qui peut le mener vers la victoire. A 7-6, Gaudio fait pression sur la mise en jeu poussive de son adversaire et s'octroie deux balles de matchs. Coria remet trois coups droits courts avant que Gaston La Gaffe ne conclue sa magnifique épopée par un revers croisé gagnant et ne s'impose 0/6 3/6 6/4 6/1 8/6. Quelques minutes plus tard, après un bain de foule chaleureux, Guillermo Villas adoubera le joueur de 25 ans en lui remettant la Coupe des Mousquetaires. Coria, lui, fond en larmes après être passé si proche d'un premier titre du GC au "French".

Malheureusement, les deux hommes ne connaîtront plus d'occasions comme celle-ci et verront leur carrières respectives prendre une même trajectoire déclinante assez rapidement. Gaudio remportera quelques titres sur terre la saison suivante (mais tombera dès les huitièmes de finale à Roland-Garros) avant de décliner en 2006, se retirer des courts en 2007, faire une dépression et ouvrir un atelier de photograhie en Argentine. Pour Coria, les choses sont allés plus vite: ringardisé avec l'éclosion de Rafael Nadal, le gabarit de poche argentin sera contrôlé positif pour la deuxième fois de sa carrière en 2005 avant de connaître une série de blessures qui vont le mettre sur le flanc dès la fin 2006. Gaudio et Coria: deux joueurs entiers, assez sympathiques (même si Coria pouvait vraiment faire sa catin) qui ont marqué le tennis de manière ponctuelle mais qui n'ont pas réussi à prendre le virage amorcé par les explosions de Nadal, puis de Djokovic au milieu des années 2000.

De gauche à droite: le finaliste Guillermo Coria, la légende Guillermo Villas et le vainqueur Gaston Gaudio.

De gauche à droite: le finaliste Guillermo Coria, la légende Guillermo Villas et le vainqueur Gaston Gaudio.