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Le Court Central

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Billie Jean, that's my lover

Billie Jean, that's my lover

Aujourd'hui, c'est la Saint-Valentin. Malgré son caractère commercial, le 14-février reste le jour où l'on fête l'amour partout dans le monde, que l'on soit jeune ou moins jeune, hétérosexuel ou homosexuel. Si, de nos jours, dans les sociétés occidentales, l'homosexualité semble moins tabou, il demeure, encore, difficile pour un sportif qui aime un individu de son sexe, de l'afficher ou de l'avouer. Ainsi, récemment, des propos à la limite (si elle n'a pas été franchie...) de l'homophobie ont été entendues de la bouche du tennisman ukrainien Sergyi Stakhovsky, ou lors de l'annonce de la grossesse d'Amélie Mauresmo. Alors, pour cette Saint-Valentin, on veut rendre hommage à Billie Jean King. Cette ancienne joueuse, au palmarès immense (on parle de 39 titres du Grand Chelem gagnés, simple et double confondus), s'est beaucoup investie, non seulement pour la reconnaissance des femmes sur le circuit, mais aussi dans la lutte contre l'homophobie. En effet, il s'agit de la première sportive "outée" au milieu des années 80, au même moment où, en France, Jean-Marie Le Pen stigmatisait la communauté homosexuelle en la rendant responsable de la terrible épidémie de SIDA. Portrait d'une femme qui aime son sport et les gens, et qui s'est battue pour le bonheur des dames.

Billie Jean King (source image: desertsun.com)

Billie Jean King (source image: desertsun.com)

12 août 2009. Barack Obama, alors président des Etats-Unis d'Amérique depuis moins d'un an, doit remettre la "Medal of Freedom Recipients", la plus haute distinction que l'on puisse recevoir d'un président américain, à 16 personnalités. Parmi elles, on compte le célèbre scientifique Stephen Hawking, l'acteur de Devine Qui Vient Dîner Sidney Poitier, l'activiste gay Harvey Milk et Billie Jean King. Visiblement très ému lors du bref portrait qui est consacré à elle et à son oeuvre, l'ancienne joueuse de tennis embrasse longuement sa médaille. Malgré la colossale collection de trophées qu'elle a amassé tout au long de sa carrière, rien ne remplacera cette médaille qui récompense un affrontement long et difficile, un combat de plus de quarante ans pour faire valoir le droit des femmes et des personnes homosexuelles. Un combat qui aura un impact durable sur le monde du tennis, mais également dans le monde du sport et dans la société.

 

Après avoir commencé sa carrière à la fin des années 50, à une époque où le tennis n'est pas encore professionnel, Billie Jean King commence à se frayer un chemin en double avant de dominer le circuit en simple à la jonction des années 60-70 (elle remporte 97 de ses 129 titres entre 1966 et 1975). En 1965, elle se marie avec Larry King. Cependant, trois ans après, elle estime qu'elle se sent plus attirée sexuellement par les femmes. A partir de ce moment là, Billie Jean King se battra pour ce qu'elle aime: les femmes. En 1968 commence l'ère Open, mais les femmes étaient moins bien payées que leurs homologues masculins: on estimait que des joueuses comme Margaret Court ou King pouvaient gagner moins de 10 pourcents que certains joueurs aussi bien classés, comme Rod Laver. Avec l'aide de son mari et la directrice et fondatrice du magazine World Tennis, Gladys Heldmann, Billie Jean King va monter, avec huit autres joueuses, un petit circuit féminin et autonome. Cette organisation naissante bénéficie du financement de la part du cigarettier Phillipp Morris, dont l'un des représentant est l'un des amis d'Heldmann.

Devant cette émancipation, la fédération américaine de tennis décide, d'abord, de radier les joueuses concernées, avant de se rétracter et d'inclure cette structure. Rapidement, 19 tournois sont parrainés par Billie Jean King et son escouade et pour attirer le plus de joueuses possible, King fonde la Women's Tennis Association en 1973, la même année que celle de l'ATP, son équivalent masculin. Face à cette révolution, l'US Open décide d'adopter une dotation identique pour le tournoi masculin et pour le tournoi féminin: une égalité comme une première victoire pour Billie Jean King, malgré l'hostilité initiale de certains acteurs du tennis, dont certaines grandes joueuses comme Margaret Court ou Virginia Wade, qui jouaient au tennis pour l'amour du sport. De même, les médias s'emparent de cette émancipation, en organisant la fameuse "Battle of Sex" opposant Billie Jean King et le machiste joueur Bobby Riggs, lequel s'inclinera en trois sets. Le tennis féminin gagne en célébrité et commence à attirer des sponsors tels que la chaîne de télévision CBS, les cosmétiques Avon et la marque bucco-dentaire Colgate. Aujourd'hui, ce sont plus de 1300 joueuses qui sont inscrites sur le circuit WTA et qui peuvent jouer des tournois dans le monde entier.

Billie Jean King, en 2013, à l'occasion des 40 ans de la WTA

Billie Jean King, en 2013, à l'occasion des 40 ans de la WTA

 

Malgré cette émancipation professionnelle, les femmes étaient-elle considérées comme l'égal des joueurs masculins de l'époque? Non, malheureusement. En 1968, Billie Jean King a une révélation: bien qu'elle soit mariée, elle aime les femmes. Ainsi, même si elle est encore liée à son amour de jeunesse, Larry King, la joueuse fréquente des femmes, et entretient une relation avec sa secrétaire Marylin Barnett. La fondatrice de la WTA n'a jamais voulu faire son coming-out de peur d'outrer ses parents qui ont un problème avec l'homosexualité, les sponsors qui peuvent arrêter de financer le WTA Tour, ainsi que les autres personnes qui l'entourent (gays ou hétérosexuels). A la même époque, une autre joueuse homosexuelle, et véritable locomotive du circuit féminin, brille sur les courts: Martina Navratilova. 

Cependant, en 1981, dans une société américaine marquée par la présidence de Donald Reagan et qui fait connaissance avec le SIDA , celle qui s'est imposée 6 fois à Wimbledon connaît une blessure sentimentale, presque comparable à une trahison. Sa maîtresse décide de révéler au grand jour, l'homosexualité de la fondatrice de la WTA et réclame des compensations: la maison des King à Hawaii, ainsi que  la moitié des gains amassés tout au long de la carrière de son ex-amante (une somme qui avoisine les 2 millions de dollars, sans compter les frais d'avocats). Au delà de cette trahison, cela révèle la difficulté, encore présente de nos jours, pour un homme ou une femme de révéler son homosexualité, d'autant plus que cela était encore considéré comme une maladie par l'OMS. Malgré cette épreuve difficile et la perte de sponsors, la droitière de Long Beach continue de jouer encore quelques années, avant de prendre sa retraite, de divorcer avec Larry King et partager sa vie avec l'ancienne joueuse sud africaine Ilina Kloss.

Cette dure épreuve, qui aurait pu l'ébranler, a renforcé sa motivation. Aujourd'hui, la septuagénaire américaine continue de s'investir pour la communauté LGBT, jusqu'à devenir une icône de ce mouvement, encourager le coming-out de sportifs, et témoigner de sa propre expérience. Ainsi, il y a deux ans, en marge des JO d'hiver de Sotchi, elle avait décidé de se rendre en Russie pour faire valoir les droits des LGBT et s'opposer à la répression du régime Poutine contre la communauté homosexuelle russe. Toutefois, aujourd'hui, malgré l'action énorme de Billie Jean King, on compte peu de coming-out récents dans le monde du sport, notamment dans l'univers très lisse et consensuel du tennis. En effet, on peut imaginer que des sponsors comme Fly Emirates ou Dubai Duty Free, qui proviennent de pays où l'homosexualité est encore pénalisée, se rétracteraient au moment où de grands noms du circuit actuel dévoileraient au grand jour leur homosexualité. Ce serait dommageable, mais il faut défendre certaines valeurs: en effet, le sport est une forme de libération et d'évasion. Ainsi, l'histoire nous a prouvé que des tennismen qui ont connu la guerre, la pauvreté, les dictatures répressives, ou qui sont différents par leur sexualité ou leur couleur de peau, ont dépassé ces barrières pour bâtir un palmarès hors-norme et devenir des légendes de ce sport par ce qu'ils ont effectués aux yeux du public du monde entier.

Avec Martina Navratilova (à gauche), autre légende du tennis, elle-aussi homosexuelle

Avec Martina Navratilova (à gauche), autre légende du tennis, elle-aussi homosexuelle